LUXE RETOUR A L’ESSENCE DE LA VIE ou LUXE RETOUR AUX VALEURS ESSENTIELLES

by Véronique Queffélec on juillet 17, 2016

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D’un côté nous avons une donnée objectivel’essence de la vie, sa condition sine qua non, ce sans quoi aucune vie n’est possible. De l’autre une donnée subjective : les valeurs essentielles de la vie, variables en fonction non seulement des individus mais des époques, des saisons, des lieux géographiques. Variabilité qui  se réduit à une peau de chagrin, en raison de la mondialisation.

A cette in audibilité initiale, s’ajoute le quiproquo engendré par le flirt incessant entre luxe et mode. Flirt savamment organisé et entretenu par les grandes marques dites de luxe.

Or, ce n’est pas parce qu’il s’agit d’un produit d’une « grande maison » que nous pouvons parler de luxe. Le luxe nait le plus souvent d’un talent particulier, d’unerareté et de la préciosité d’un travail d’artiste, celui d’un artisan, d’uncréateur. C’est la raison pour laquelle les grands noms du luxe rachètent les ateliers et leur savoir- faire. Car là, réside en partie l’essence du parfait, impérative au luxe. Là, il trouve son origine. Il est unique et ne peut se décliner. Le luxe dont ces artistes d’exception, dans tous les registres assurent la pérennité est antinomique de la multiplicité. Mais il est le phare, l’icône sur lequel s’appuient les grandes marques pour vendre l’ersatz de luxe infiniment plus rentable.

Le luxe est rare et donc cher. Seule une infime poignée d’individus a accès au luxe sous toutes ses formes, qu’elles soient vestimentaires, culinaires, hôtelières, transport, etc.. A contrario la mode est profusion et donc plus accessible. Les« people » acceptent le rôle de « femmes ou hommes sandwich », comme faire valoir d’une marque, mais aussi pour des raisons évidemment pécuniaires qui n’ont d’égal que leur narcissisme. Ceux qui portent les mêmes accessoires ou adoptent les mêmes comportements que les personnes connues acquièrent une parcelle de notoriété par procuration. Nous sommes alors loin du luxe mais dans la mode qui devient un référant social. On s’inscrit dans le mouvement, non pas de la vie mais du visible. C’est le débat entre être et paraître. Le luxe serait l’être et la mode le paraître.

Nous avons posé à 300 personnes en one to one, la question :  Qu’est-ce que le luxe selon vous ?
Leurs réponses dénotent une fracture totale entre deux blocs.
Pour le premier bloc, la majorité, 271 personnes, le luxe, presque toujours inaccessible, car réservé à une élite infime, serait synonyme de l’excellence, du beau, du rare, de l’agréable, du confortable, le plus souvent non ostentatoire. Le luxe serait porteur d’une valeur symbolique et d’une force qui pour certains confine à la transcendance. Dans ce premier groupe, certains évoquent la dérive non pas du luxe mais de la déviance, dans l’utilisation abusive d’un concept d’excellence et de rareté à des fins de marketing.

C’est ce que dans d’autres registres on nomme publicité alibi. Par exemple, dans le domaine tabacole (aujourd’hui la loi l’interdit) ont été créés des événements sportifs ou culturels puis des vêtements, portant le nom d’une marque de cigarette à des fins publicitaires et marketing. A l’identique, les « grandes maisons » utilisent le luxe comme alibi, comme vecteur de vente ; c’est le cas des défilés de haute couture. Nous sommes alors passé, de l’exception à la duplication en masse; de l’uniformité à la banalité, bref à l’antithèse du luxe. Ceci en empruntant le chemin qui conduit de l’excellence, de la rareté à la « vulgarité ». Evidemment, entendons ce mot au sens étymologique du terme, volgus en Sanscrit, qui signifie la profusion, devenu plus tard vulgus en latin, ce que possède tout le monde, le banal. Il s’agit de la répétition à l’envie des produits des grandes marques du luxe. Le luxe sert de support à des produits communs. Le rattachement au luxe tente de leur insuffler une valeur magique et symbolique, celle de l’appartenance à un certain monde, à la vie. On ne vit que si l’on est et l’on est que si l’on peut s’identifier.

Cet instinct grégaire déclenche la réminiscence des cours de Lacan dans le grand amphi du Panthéon- Sorbonne. Sorte de concert ésotérique, auquel il fallait participer pour exister. Pour appartenir au monde de ceux qui se faisaient psychanalyser par les grands. La psychanalyste était un luxe intellectuel et la mouvance post soixante-huitarde s’en est emparée en en faisant un must, une mode. La différence entre « élite « et « masse » est criante dans le registre luxe mais pas dans celui de la mode. Dans le domaine de la mode, de la consommation des produits issus de ce que jadis on appelait les grandes maisons ; l’uniformité, permise par les grandes marques de luxe, via leurs accessoires, leurs produits dérivés est une règle, une valeur essentielle qui sert la paix sociale. Déclinée en France sur le mode Egalité et Fraternité. Nous appartenons à une même fratrie, parce que nous avons un uniforme ; les mêmes baskets, mêmes stilettos, mêmes lunettes, même sacs, mêmes parfums.

L’uniformité se décline dans tous les registres de la créativité allant du culinaire au culturel. Les exemples foisonnent et tendent à prouver que « l’élite » ou supposée telle et « la masse » se confondent dans leurs goûts à tous égards.  Posséder ou arborer certains objets qu’ils pensent essentiels, pour appartenir à un monde qui à de très rares exception est globalement identique. Voilà la mode que l’on confond avec le luxe.


Le grand leurre nait du paradoxe entre entre profit et luxe.
En fait la contradiction de notre temps est la suivante : ce qui est le plus luxueux n’a pas de prix. Comment alors pour les entreprises de luxe, vendre et faire prospérer leur industrie de la production de masse, de l’éphémère en le rattachant à un symbole de rareté et d’éternité à la fois.   Ou encore, comment créer à la chaîne des produits commerciaux, liés à la notion de profitabilité en les rattachant à la notion de luxe. Pour que chacun ressente comme une impérieuse nécessité d’acquérir un un petit bout de ce qui fait rêver ? De fait, ce premier groupe de 271 personnes interrogées évoque de façon plus ou moins nuancée la confusion précédemment énoncée entre Luxe et mode. Posséder l’objet du moment semble la valeur essentielle et devient impératif. Ce qui explique aussi le mécanisme de la contrefaçon.

Aujourd’hui pour survivre le luxe français doit renouer avec l’essence de la vie créative.
Cela évoque le critique d’art Paul Guillaume qui expliquait en 1926 que depuis la disparition de Cézanne en 1906 et alors que Renoir était âgé, l’art moderne avait épuisé toutes ses énergies. Ni Matisse, ni Picasso n’avaient encore trouvé leur voie.  Et soudain l’inspiration venait d’un autre continent, incompris, sous-estimé l’Afrique. « Les énergies comprimées furent libérées, une nouvelle et intense vitalité apparut dans tous les domaines de l’effort esthétique et l’art Européen qui semblait flétrit, fleuri une fois de plus ».
L’Afrique insuffle alors une liberté et une facilité dans tous les domaines de la création, elle permet de casser les codes. Et bientôt cette légèreté intégrera le luxe vestimentaire avec notamment la disparition des carcans à tous égards. Fin des corsets, port du pantalon pour les femmes annonçant leur libération. Ce renouveau s’inscrivant dans l’évolution globale de la société, qui notamment a permis aux femmes de voter et d’acquérir non seulement des libertés mais des droits. C’est la même inspiration que l’on retrouve actuellement. Tandis que la créativité semble s’épuiser, un souffle nouveau, un puit d’inspiration nous est offert par des artistes venant d’autres continents. Je songe à Lamine Badian qui pourrait devenir le prochain directeur artistique d’une grande maison ; Stella Jean, Kouyaté le photographe malien ou  Malik Sidebe qui d’ethnique devient une référence et bien d’autres encore. Au -delà d’une tendance c’est une lame de fonds. L’art sous toutes ses formes puisse à la source d’autre monde dont le continent Africain. Le renouveau du luxe peut venir de l’Afrique. Il ne s’agit pas de copier mais de recréer de mêler les influences. De secouer ce qu’il reste encore du cartésianisme, le remodeler, le façonner dans une nouvelle essence créative. Le monde des nez aussi a toujours enrichi aussi sa palette grâce aux senteurs d’autres continents.


Mais quand est-il du second groupe interrogé ?
Ses réponses sont radicalement différentes. A contrario ce groupe de  19 personnes connaît et indique l’étymologie du luxe et ses variantes. Luxe signifie le rayonnement, la lumière, là nous sommes dans le retour à l’essence de la vie. Mot issu du latin Lux : Lumière qu’il oppose systématiquement à Luxuria : excès, profusion ou Luxus, déviation qui du reste donnera le mot luxure. Les réponses de ces personnes convergent, tant dans l’expression que dans l’intelligibilité du concept. Ne pas respecter l’essence de la vie, conduit à une dérive annonciatrice d’une mutation extrême et sans doute de la fin de civilisation. Ce groupe énonce le luxe inséparable de la lumière, d’une éthique, du beau, du vrai, du rare, sujet débattu de tout temps.

A Rome, le goût de la démesure conduit l’empereur Aguste à légiférer. Ainsi la Lex Oppia est votée en 215 av. J-C durant la Seconde Guerre Punique. Elle limite le port de bijoux et de vêtements teintés, considérés comme indécent pendant la guerre. Vingt ans plus tard, les femmes descendent dans la rue pour faire abroger cette loi, le consul Caton l’Ancien cédera. Déjà nous avions une opposition entre le luxe réservé aux classes les plus élevées se couvrant de pierres précieuses.  Tandis que les classes moyennes utilisaient un objet de mode la pâte de verre pour se parer, en apparence des mêmes atours que l’élite. Ainsi se développe un marché considérable du bijou low cost infiniment plus rentable que celui des gemmes rares réservé à quelques marchands pour de rares privilégiés. Nous sommes dans le même schéma qu’aujourd’hui.

A la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne les lois somptuaires, mettent un frein au fastes dogaux, au luxe alimentaire à Venise. Réglementant notamment les banquets de noces ; Limitant le nombre de convives et la profusion des aliments consommés ainsi que la décoration. Par exemple en bannissant l’utilisation de feuilles d’or pour agrémenter les plats.

Les débats sur le luxe, sujet polémique au Siècle des Lumières sont annonciateurs de la révolution, du déclin d’une certaine morale, d’une spiritualité. La fin des lois dites « somptuaires », la montée en puissance de la notion de progrès et la dénonciation des excès en tous genres de l’aristocratie.
Ceci n’est pas sans évoquer le balancier que décrit si bien Fernand Braudel dans son ouvrage « structure du matérialisme au quotidien ». Il décrit un processus qui se répète. Une période faste, d’opulence, de profusion dans la consommation, plus de naissances, économie florissante et inévitablement d’abus.  Puis là, le balancier repart dans l’autre sens : guerre, famine, épidémie, période de jachère et retour à la case départ. Le balancier repart à nouveau dans l’autre sens. Une fois la correction faite par la nature, l’homme oublie et le schéma se répète. L’absence de spiritualité, de lumière conduit au chaos. La créativité suit le même rythme. Le luxe pour surfer au « top » doit parfois subir une période de jachère ; favorable à l’introspection et incontournable pour puiser sa lumière et son renouveau dans l’essence de la vie qui permet la création. Ainsi il retrouve son aura.

Dans les civilisations en fin de parcours, à l’ostentatoire s’oppose toujours le retour à l’essence de la vie. Je songe à l’un de mes livres de chevet, « l’éloge de l’ombre » de Tanizaki, ouvrage de philosophie esthétique. L’auteur y suggère une esthétique de l’ombre ou plus exactement de la pénombre, réaction à l’esthétique occidentale où tout est éclairé à outrance. Il défend les objets patinés qui ont une âme. Paradoxalement comme l’ombre et la lumière s’accorde dans une dyade ; le luxe peut aussi être l’ombre qui ouvre l’esprit à la rêverie, à l’imaginaire et permet la méditation.
Le luxe est un rêve, la vie un passage. Le luxe ne serait-il pas le baume qui adoucit ce passage ? Ce qui expliquerait cette quête et cette communion universelle. Cette recherche, pour avoir une parcelle de ce qui rend la vie moins amère. Mais aussi, de ce qui transcende le temps et la mort dont il est le symbole. Dans certaines civilisations des objets luxueux ornaient les défunts et leur sépulture. Ils étaient pourvu d’une dimension magique.

Autre façon, sans doute la plus exacte de traiter le sujet eut été de dire : le corps humain est constitué à 75% d’eau. L’eau ne manque pas sur terre mais elle est inégalement répartie et rarement potable. En Mai dernier 2500 personnes sont mortes dans le Nord de l’Inde car il n’y avait plus une goutte d’eau. Les suicides de paysans se multiplient. La sécheresse est leur enfer. Sans aller si loin toutes les nappes phréatiques en Bretagne sont polluées. L’eau n’est plus pratiquement plus consommable. Le retour à l’essence de la vie serait alors l’eau une simple eau de source. Le luxe se déclinerait alors autour de cet élément.

Selon l’OCDE 3,5 millions de personnes meurent chaque année en raison de pathologies liées à la mauvaise qualité de l’air que l’on respire. Selon Santé Publique France, la pollution tue 48.000 personnes en France chaque année. Le retour à l’essence de la vie serait aussi tout simplement un air pur. Le luxe s’accorderait à la liberté et à la légèreté permises par cet élément, tel l’éther dans l’antiquité personnifiant l’air que respirent les dieux, plus subtil que l’air dense et lourd des mortels. Le luxe dans tous ses états commence à y naviguer timidement.

Certaines villes sont tellement polluées que le soleil y est sans cesse voilé. L’air froid qui descend de l’Himalaya se heurte l’hiver à la pollution de Delhi engendrant un brouillard qui empêche les avions de décoller ou les chauffeurs de voir l’avant de leur véhicule.
La lumière pure est un luxe. Le retour à l’essence de la vie serait aussi la lumière sans entrave. Elle deviendrait la voie royale. L’un des piliers du luxe.

L’eau, la lumière et l’air inspirent la création. Le 15 décembre prochain, dans lesjardins du palais Royal, L’artiste Stephan Breuer inaugurera son exposition « Ultra ligth », consacrée à la lumière. Ce luxe constitue la démarche artistique la plus ambitieuse proposée dans l’espace public français depuis l’installation il y a 30 ans des colonnes de Buren. Ce projet s’inscrit dans leretour à l’essence de la vie ; impérative à la création pour la survie du luxe. Unesource de vitalité pour une civilisation fatiguée et en panne d’inspiration.

Dans le prolongement de Tanizaki, osons parler du wabi-sabi concept esthétique, ou encore disposition spirituelle, dérivé de principes bouddhistes et du taoïsme préconisant l’harmonie avec la nature, le retour à une simplicité, une sobriété tranquille pouvant influencer positivement l’existence.  Elle permet de reconnaître et ressentir la beauté des choses imparfaites, éphémères et modestes. En faisant leur apologie. Elle met exergue la fragilité des éléments essentiels, non pas à la vie mais simplement à la survie.

Intuitif, unitaire, proche de la nature, des valeurs essentielles, respectant le temps, les saisons, privilégiant les courbes aux aspérités angulaires ;l’immatérialité par opposition à la matérialité de la mode.
Le vrai luxe, le retour à l’essence de la vie est ce qui conduit à l’éternité non pas du corps mais de l’esprit, de l’âme. Il passe par le retour à certaines valeurs qui transcendent le temps. Car le luxe symbole de la vie et de la mort est auréolé d’une magie. Il s’apparente à une espèce de bouclier protecteur, porteur d’une invincibilité magique quasi divine.

Le luxe du XXI e siècle sera le retour à l’essence de la vie ou il ne sera plus.

Mon intervention au Salon du luxe 6 juillet 2016


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