Soigner mieux en dépensant moins, le défi d’une PME Bretonne

by Véronique Queffélec on septembre 16, 2013

Briag Maruani,
Un trésor en jachère

Evreux, dans un  entrepôt plus sécurisé qu’une base militaire. Le système d’information inter- régime de l’Assurance Maladie (SNIIRAM) stocke des milliards d’informations provenant de la collecte  des feuilles de soins électroniques (1,3 milliard environ chaque année).Toute la consommation médicale des français y est numérisée : consultations, tarifs, prescriptions médicamenteuse, soins divers.  La France dispose de la base de données de santé la plus importante du monde. Malheureusement  personne ne peut utiliser ce véritable trésor. Car la Caisse Nationale d’Assurance Maladie (CNAM) gère et préempte  jalousement ce stock et à l’exception de quelques happy few refuse cet accès aux données publiques et leur utilisation.

L’exemple du virus HIV
Dans ce panorama depuis l’an 2000  apparait CELTIPHARM, PME Bretonne, véritable pépite technologique, présidée par le Dr Patrick Guérin. Vétérinaire puis enseignant en maladie contagieuse animale, épidémies animales ou celles qui se transmettent à l’homme. L’évolution naturelle de sa formation le conduit à raisonner au niveau populationnel et de l’individu. Passionné par la statistique dans le domaine du médicament humain, Patrick Guérin commence à travailler pour des clients prestigieux et devient progressivement  le fournisseur de référence des  autorités sanitaires en France pour le suivi de la consommation médicamenteuse.
“J’avais en mémoire le constat  d’un médecin généraliste et d’un immunologiste.  Remarquant chez 7 patients l’apparition d’une pneumopathie rare nécessitant un antibiotique d’exception ; ils pensent alors, à juste titre, que ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Car les nouvelles maladies ou la propagation de maladies s’accompagnent souvent de variation atypique de délivrance de médicaments. Il s’agit en fait des premières observations sur les patients atteints du VIH en  1981 à Los Angeles ».

Forte de cet exemple Celtipharm met au  point les IAS® (Indicateurs Avancés Sanitaires). En analysant les paniers de médicaments à l’officine, elle modélise un nombre de patients, actuels ou potentiels, pour pouvoir anticiper une évolution probable de l’état sanitaire d’une population.

Du Stock au flux
“Lors de mes rencontres  avec les autorités sanitaires et les industriels, je découvre avec étonnement que pratiquement aucune statistique n’est disponible “ explique  le Dr. Guérin.

Le système de santé en France a 2 sources d’informations : IMS Health multinationale US en situation quasi monopolistique  au niveau mondial. Il  fournit certaines informations mais pas en temps réel. Puis, la CNAM utilisant des données de remboursement pour effectuer certaines études mais ne traitant pas ces données. “Dans ces bases  de l’assurance maladie on aurait  du détecter Mediator mais ça n’a pas été fait. Les rares cas où les statistiques existent  elles sont très anciennes datant d’un an ou 2 ans au meilleur des cas; et ne comportent aucune information sur les patients ou les populations. Elles portent uniquement sur le comptage des boites de médicaments ». Chaque français  en consomme 48 par an. Mais on n’analyse pas les interactions médicamenteuses, les redondances. On n’anticipe aucune pandémie,  on compte juste les boites.

Pour pallier ce déficit d’information Patrick Guérin modélise en 6 ans  une  méthode d’extrapolation en temps réel. On ne comptera plus uniquement des boites à partir du stock les rares fois où son accès serait permis. Mais on traitera de façon statistique le flux SESAM-Vitale  provenant de toutes les officines pharmaceutiques Françaises. Pour avoir en temps réel des études ou des informations impératives pour la Santé publique et l’économie. “Donne t-on les bons médicaments aux bonnes personnes?  Comment ne pas gaspiller  le médicament…”

Celtipharm obtient  en Septembre 2011 à l’unanimité de la Commission Nationale de l’Informatique et des Liberté (CNIL) l’autorisation d’utiliser ce système après une anonymisation irréversible. Mais la CNAM majoritaire dans le GIE SESAM- Vitale  lui refuse toujours deux ans après l’accès aux clés de déchiffrement.

Un outil fondamental pour la santé publique et l’économie
Lassés et inquiets des scandales sanitaires à répétition, les consommateurs, les malades  et les autorités sanitaires réclament l’ouverture des données de Santé, en d’autres termes ils souhaitent « l’Open Data » en matière de Santé.

Le Pr Bégaud estime chaque année à « 18.000 les morts directement liées à la prise de médicaments. Parmi eux, beaucoup de cas sont inévitables, mais un tiers de ces décès correspondent à des prescriptions qui ne sont pas justifiées”.

Outre le coût humain, ce gaspillage a une incidence économique.

Selon l’INSEE, Environ 35 milliards sont dépensés en France chaque année pour l’achat de médicaments. La Cour des Comptes évaluant à 30% la surconsommation. Ce sont donc 10 milliards d’euros par an qui pourraient être économisés. “Cette méthode éviterait de conduite une politique de Santé publique en regardant dans le rétroviseur” explique l’un des plus hauts responsables de ce secteur en France.

Elle éviterait que les Français consomment huit fois plus de benzodiazépines (tranquillisants) que les Allemands. Permettrait de  « vérifier que les antibiotiques de seconde intention -  c’est à dire- ceux qui sont très puissants mais qu’il faut réserver pour ne pas développer d’antibio-résistance - sont bien utilisés en seconde intention. » Ou encore de noter les premiers signes d’une pandémie afin de la circonscrire.

L’appui du G8 à l’Open Data

Lassé d’attendre le “feu vert “  de l’administration qui depuis deux ans lui oppose un refus injustifié, ni écrit ni argumenté. Si ce n’est un vague risque sécuritaire, pourtant éludé à l’unanimité par la CNIL. Celtipharm a déposé plainte devant l’autorité de la Concurrence contre la CNAM et le GIE SESAM-Vitale pour abus de position dominante.  Plainte historique, comme celles jadis contre le monopole du rail, ou  celui des télécoms. La PME Bretonne avance, ses alliés sont nombreux, tant dans la sphère publique que privée. Les associations de consommateurs se fédèrent. Les pays du G8  dont la France ont même  signé lors d’un récent sommet une charte pour l’ouverture des données publiques (Open Data) s’engageant à rendre libre et gratuit leur accès et leur utilisation.

Sans minimiser les questions éthiques la France ne saurait camper sur des archaïsmes sans risquer l’ire des observateurs et du mouvement consumériste, revigoré par les réseaux sociaux. Open data et utilisation du flux en temps réel ? Oui certainement. Quand? Là est la question. Espérons qu’il ne faille attendre encore de nombreux morts avec de nouveaux  Mediator®.  Car la responsabilité publique à tous égards ne saurait cette fois  échapper à la vigilance populaire.