Lobbying préventif - Le cas des benzodiazépines

by Véronique Queffélec on mars 29, 2010

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J’ai traité en 1990 ce cas de lobbying préventif, l’un des multiples exemples de guerre économique dans le domaine de la Santé. Il explique comment les « big pharma » se battent pour imposer leurs produits sur le marché. Pour l’industrie pharmaceutique, lancer un nouveau produit est un enjeu économique majeur. Il récompense les efforts de recherche. Mais surtout en faire un blockbuster signifie évidemment une augmentation de son action en Bourse.

Contexte

L’un des plus grands laboratoires pharmaceutiques leader mondial dans la vente des Benzodiazépines* avait pressenti une attaque virulente d’un concurrent mettant sur le marché quelques mois après un nouveau produit qu’il pensait pouvoir substituer aux Benzodiazépines. Le risque était non simplement de voir fondre ses parts de marché mais d’être la victime d’un remboursement moindre de la Sécurité sociale ou bien pire d’être totalement déremboursé.

Comment anticiper une campagne médiatique violente et négative orchestrée par une concurrent afin d’éviter le déremboursement d’une classe thérapeutique. Comment grâce à une anticipation réhabiliter le produit en temps presque réel au moment de l’attaque. Tel est l’exemple que nous vous donnons.

Méthodologie

  • Le but ? Anticiper cette campagne qui nous semblait programmée pour l’année suivante.
  • Comment ? En informant en amont les différentes personnalités politiques et administratives concernées par le dossier de la réalité globale du produit.
  • Pourquoi ? Afin qu’elles ne prennent pas de mesures hâtives sans connaissance réelle du contexte et de la spécificité du produit par rapport aux autres. Pour que la décision soit éclairée, neutre et non imposée par une pression médiatique qui promettait d’être virulente. Ceci en méconnaissance de la réalité scientifique, médicale, économique, sociale.

Timing

Phase de préparation

La légitimité scientifique et économique nous échappant, nous avons identifié :

  • Une caution scientifique (quatre professeurs de médecine, et dix médecins),
  • Et une expertise économique (deux économistes de la Santé)

Nous avons organisé une journée d’échanges et de discussions entre :

  • différents experts,
  • un modérateur neutre,
  • et deux rédacteurs.

Et nous avons consigné les débats et leur synthèse dans un « livre blanc ». Il ressortait de cette étude que si les Benzodiazépines n’étaient pas la panacée, elles offraient néanmoins des avantages considérables qu’il ne fallait négliger en termes de soins et d’économie de santé publique. Elles permettaient notamment d’éviter certaines hospitalisations ou arrêts de travail très onéreux pour la sécurité sociale et les mutuelles. Ceci à condition de les consommer en respectant scrupuleusement les prescriptions, les mises en garde et à la fin du traitement le sevrage.

Nous avons demandé une étude comparative (intégrée dans le livre blanc) avec les autres grands États Européens et les Etats-Unis.

Phase d’action

En Amont

  • Nous avons (toujours accompagnés de l’un des experts) communiqué et expliqué le contenu du livre Blanc, lors de rencontres individuelles aux différentes personnalités politiques et personnalités ou entités administratives concernées.
  • Le Ministre de la santé a bien compris la problématique et l’enjeu d’autant qu’il était médecin.

Lors de l’attaque

  • Un an après le début de notre action de lobbying « l’attaque » pressentie a fait tâche d’huile en une semaine à partir d’un article d’une revue pseudo-scientifique repris par de nombreux quotidiens ou magazines. L’un deux titrant « les français se cament aux Benzodiazépines.

Nous avons :

  • Envoyé à toutes les rédactions le livre blanc et sa synthèse,
  • Organisé plusieurs rencontres restreintes entre experts et journalistes,
  • Et contacté les personnalités rencontrées l’année précédente. Parfaitement informées de l’enjeu, elles ne se sont pas laissées berner par la virulence des propos et l’inexactitude des considérations médicales, scientifiques et économiques.

Nous avons également organisé :

  • Des interviews des experts précités,
  • La publication d’articles scientifiques,
  • Et la publication d’articles « grand public ».

Le résultat

Le produit concurrent a fait son entrée sur le marché du médicament. Il n’a pas réussi cependant à atteindre l’objectif de déstabilisation et d’élimination qu’il s’était fixé. Notamment le déremboursement des Benzodiazépines. Une absence d’anticipation nous aurait conduit à un lobbying de crise. Méthode dont le résultat est plus aléatoire et paradoxalement plus chronophage donc plus onéreux.

* Benzodiazépines : classe de médicaments ayant en commun une action de tranquillisant, sédatif, hypnotique et anticonvulsivante.